1ère Cendre / J-10
5/10/2008
« Si on devait construire la maison du bonheur, la plus grande pièce en serait la salle d’attente » a écrit un jour Jules Renard. Il a oublié de dire que dans cette maison il y a d’autres pièces.
Personne ne les a vues.
Mais elles doivent bien exister… pour ma part je n’ai même pas vu cette salle d’attente, je suis enfermé dans la cave, froide et humide. Il y fait noir. Un néant de lumière et de son. Seule animation, le floc de gouttes d’eau qui tombent sur le sol, avec une régularité solennelle, marquant chaque fois les secondes irrémédiablement perdues. Près de moi, je peux sentir la respiration de quelqu’un. Un souffle calme et rassurant, qui ferait presque oublier le goutte à goutte de la fatale perfusion. Il y a quelqu’un avec moi dans cette cave, il n’y a pas que cette masse de vide.
Pourtant il n’y a personne.
Je ne suis pas seul. J’ai toujours été seul.
Moi, c’est Fabrice, j’ai 17 ans, et soit disant la vie devant moi. En tout cas, j’espère bien avoir le passé derrière. Ma vie est plutôt normale dans l’ensemble. Je vais en cours. Et c’est tout, en fait.
Je suis une page blanche.
Une bulle pleine de vide.
Je suis une feuille blanche qui attend depuis toujours une petite attention du grand écrivain de sa vie. Une phrase, un mot, une lettre, un point, une tache de gras, quelque chose.
Rien.
Dans exactement dix jours, je serai majeur. Un grand changement… je vais pouvoir voter pour des menteurs, qui me sembleront l’être un peu moins que les autres, je serai autorisé à conduire la chose qui fait que peut-être un jour je respirerai avec un masque blanc sur le nez. Oui, blanc, c’est la pureté, et il faut bien se garder un peu de rêve, et sauver les apparences, quand on a les poumons en charbon. Ce n’est pas tout. La majorité apporte d’autres avantages, parmi lesquels le droit de signer soi-même l’accusé de réception de sa lettre de licenciement pour plan social. Y’a pas à dire, c’est beau la vie d’adulte…
Tout ceci paraît un peu désabusé, j’accepte. J’assume. On va pas se forcer de sourire à la vie quand elle vous fait la gueule depuis 17 ans et 355 jours.
Côté famille, le cheveu sur la soupe, la boule de poils qui coince l’aspirateur, c’est moi. Parfois je me demande pourquoi je suis né. Si ils ne voulaient pas de moi c’était pourtant simple, il ne fallait pas mettre la graine, où alors il fallait tuer le germe. Je me suis toujours occupé de moi tout seul. On ne me parle pas, on ne me voit pas, mais on sait un truc, c’est que je coûte cher.
Côté cours, électrocardiogramme normal, rythme sinusal. Toujours placé, jamais gagnant, le meilleur moyen de passer inaperçu et de ne pas trop attirer les regards.
Et côté social, électrocardiogramme plat. Je ne m’occupe pas du tout de l’autre sexe, ni du mien d’ailleurs, ce qui une fois de plus m’évite tout problème. Mais je ne suis quand même pas complètement asocial comme garçon, et j’ai aussi un cœur (si, c’est vrai), donc j’ai des amis.
Un seul. Pourtant c’était mal barré tous les deux. Et puis un jour, je ne sais pas, un petit coup de pouce de la vie. Je ne suis pas seul.
J’ai toujours été seul. Un petit coup de pouce.
Catégorie :
Les cendres