Plusieurs m'ont questionné sur ce que voulaient dire ''Les cendres''. Même si j'ai pris un certain plaisir sadique à ne pas répondre, je me lance cette fois.
Les cendres = ''Les cendres des colombes", le titre d'un journal fictif que j'ai écrit. L'histoire de Fabrice vu par Fabrice, un jeune gars de 18ans tout juste.
Son journal commence à J-10 avant ses 18 ans, et s'achève à J+100. En dehors de sa majorité, ce jour marque pour lui bien plus que cela. Son existence va changer, il en est sur... et c'est ce qui arrivera (je ne dirai pas non). Son ton est souvent acide, rarement léger, et parfois très sombre. Vous êtes prévenu, maintenant...
Je vous livrerai ce journal morceau par morceau. Un morceau, c'est une journée vu par lui. Comme je suis gentil, je vous livre le premier morceau dès ce soir. Non, pas maintenant, ce soir. Rhaaa jamais contents!
PS: n'oubliez pas de laisser des traces de votre passage, et de voter (c'est tout en haut à droite), ça fait toujours plaisir!
« Si on devait construire la maison du bonheur, la plus grande pièce en serait la salle d’attente » a écrit un jour Jules Renard. Il a oublié de dire que dans cette maison il y a d’autres pièces.
Personne ne les a vues.
Mais elles doivent bien exister… pour ma part je n’ai même pas vu cette salle d’attente, je suis enfermé dans la cave, froide et humide. Il y fait noir. Un néant de lumière et de son. Seule animation, le floc de gouttes d’eau qui tombent sur le sol, avec une régularité solennelle, marquant chaque fois les secondes irrémédiablement perdues. Près de moi, je peux sentir la respiration de quelqu’un. Un souffle calme et rassurant, qui ferait presque oublier le goutte à goutte de la fatale perfusion. Il y a quelqu’un avec moi dans cette cave, il n’y a pas que cette masse de vide.
Pourtant il n’y a personne.
Je ne suis pas seul. J’ai toujours été seul.
Moi, c’est Fabrice, j’ai 17 ans, et soit disant la vie devant moi. En tout cas, j’espère bien avoir le passé derrière. Ma vie est plutôt normale dans l’ensemble. Je vais en cours. Et c’est tout, en fait.
Je suis une page blanche.
Une bulle pleine de vide.
Je suis une feuille blanche qui attend depuis toujours une petite attention du grand écrivain de sa vie. Une phrase, un mot, une lettre, un point, une tache de gras, quelque chose.
Rien.
Dans exactement dix jours, je serai majeur. Un grand changement… je vais pouvoir voter pour des menteurs, qui me sembleront l’être un peu moins que les autres, je serai autorisé à conduire la chose qui fait que peut-être un jour je respirerai avec un masque blanc sur le nez. Oui, blanc, c’est la pureté, et il faut bien se garder un peu de rêve, et sauver les apparences, quand on a les poumons en charbon. Ce n’est pas tout. La majorité apporte d’autres avantages, parmi lesquels le droit de signer soi-même l’accusé de réception de sa lettre de licenciement pour plan social. Y’a pas à dire, c’est beau la vie d’adulte…
Tout ceci paraît un peu désabusé, j’accepte. J’assume. On va pas se forcer de sourire à la vie quand elle vous fait la gueule depuis 17 ans et 355 jours.
Côté famille, le cheveu sur la soupe, la boule de poils qui coince l’aspirateur, c’est moi. Parfois je me demande pourquoi je suis né. Si ils ne voulaient pas de moi c’était pourtant simple, il ne fallait pas mettre la graine, où alors il fallait tuer le germe. Je me suis toujours occupé de moi tout seul. On ne me parle pas, on ne me voit pas, mais on sait un truc, c’est que je coûte cher.
Côté cours, électrocardiogramme normal, rythme sinusal. Toujours placé, jamais gagnant, le meilleur moyen de passer inaperçu et de ne pas trop attirer les regards.
Et côté social, électrocardiogramme plat. Je ne m’occupe pas du tout de l’autre sexe, ni du mien d’ailleurs, ce qui une fois de plus m’évite tout problème. Mais je ne suis quand même pas complètement asocial comme garçon, et j’ai aussi un cœur (si, c’est vrai), donc j’ai des amis.
Un seul. Pourtant c’était mal barré tous les deux. Et puis un jour, je ne sais pas, un petit coup de pouce de la vie. Je ne suis pas seul.
« Le destin mêle les cartes et nous jouons »disait Arthur Schopenhauer. J’ai tiré une mauvaise main dès le départ, et malgré mes pioches successives, je me suis vite aperçu que la vie est un jeu à la fin duquel on se retrouve inexorablement seul. Et puis un soir, il peut arriver qu’une main pourrie devienne un jeu maître. Un soir, j’ai tiré un Joker…
Résumé rapide en quelques épisodes. En dehors des mecs comme Geoffrey, ce qui me gonfle, c’est les mecs pires que lui. Ceux qui sont un peu plus vieux, et qui harcèlent les plus jeunes, ou les tabassent. Juste pour le plaisir ; ça doit être tellement gratifiant. On doit se sentir si fort, et surtout si digne.
A cette époque, on est en tout début de seconde, et à ma grande joie je me retrouve dans le même lycée que Geoffrey, dans la même classe. Comme quoi même une limace peut avoir le niveau pour intégrer un lycée. Même dans ce genre d’animal il y aurait un cerveau suffisamment volumineux pour intégrer des notions aussi diverses que monarchie, anaphore, plus grand diviseur commun, politique agricole commune, fusion, courant alternatif, sédiments, past perfect, saut en hauteur, Picasso, syncope et république? En ce jour de rentrée je viens donc de faire une découverte scientifique majeure. La limace a un QI supérieur à 70. Gonflé par cette trouvaille, je me prépare à vivre une nouvelle vie enthousiasmante et pleine de découvertes, de rencontres, de passions peut-être même… on peut toujours rêver non ?
Un soir à la sortie des cours, je sors comme d’habitude par la petite porte de derrière, parce que le chemin pour rentrer chez moi est du coup beaucoup plus long : j’habite en face du lycée. C’est à cet endroit que tout à commencé. Ce soir là, il y a un drôle de bruit au fond de la petite rue qui donne sur la sortie, un bruit de voix. Mais une voix étouffée. Et des rires comme celui des hyènes. Des représentants de cette espèce animale pire que la limace se trouvent sans doute juste là, à quelques mètres de moi. Une nouvelle découverte pour la science à mettre à mon actif. Continue ta route Fab, t’as rien à voir avec tout ça. Allez, trace la route. Continue ton chemin.
Et je fais demi-tour pour aller voir. Pourquoi cet accès de témérité, je ne sais pas, et je me demande encore. Au lieu d’écouter cette voix qui hurle dans ma tête, je repense à cette respiration dans la cave, si proche, si loin. Si réelle, si seul.
Là, je me planque et je crie : « Qui est là ? ». Je me suis surpris tout seul par ma débilité, qui m’aurait valu au bas mot un prix d’interprétation à Cannes si tout ça avait été du cinéma. Mais je suis plus surpris encore de les voir tous détaler comme des lapins. Ne reste plus que la victime. Je m’approche, pour l’aider à se relever. Il est dans un pauvre état, les vêtements déchirés par endroits, le visage marqué d’un coté par le bitume du sol et de l’autre par une semelle de chaussure. Il fait peine à voir .Mais ce n’est que lui. Geoffrey. Du coup, je repars dans l’autre sens, et je rentre chez moi. Si j’avais su...
Mais à ce moment précis, je ressens déjà mon corps se laisser envahir par une sensation nouvelle, terriblement agréable et grisante à la fois. Chaque petit atome de mon corps semble se contracter et produire chez son voisin la même chose, comme dans une ola vertigineuse. Ca se propage, de proche en proche, dans tout mon corps, un frisson électrisant. Je m’électrise.
Le lendemain, on fait tous les deux comme si de rien n’était, mais je le sens un peu gêné par la situation. Parce que lui aussi m’a vu la veille. Il sait ce qu’il me doit, et que ceci va tout changer maintenant. Que je pourrais tout dire, et qu’il perdrait son rang de maître limace.
D’une simple ombre je suis devenu une lumière. Vive et aveuglante, et il est pris par cette lumière comme un chevreuil devant les phares d’un camion. Et d’un coup, l’ivresse m’envahit. L’ivresse du pouvoir prend possession de chaque particule de mon corps…le pouvoir par une phrase de tout faire basculer, de le faire devenir ombre. Je brille. Je brille si fort et je pourrais briller tellement plus fort encore, et tout irradier. J’en profite et ne dis rien à celui qui va redevenir ombre. Je braquerai mes rayons sur lui plus tard, et il deviendra ombre. Plus tard, quand JE l’aurai décidé. Le pouvoir…
Comme d’habitude, je passe par la petite porte une fois la journée terminée, comme chaque jour. Sauf que je suis attendu. Il est là, l’air un peu crétin il faut dire. Te voici soleil mourant, te voici devant moi. Le pouvoir…
« Tu devrais pas traîner là, c’est plein de méchants garçons. »
« Je t’attendais. ».
Oui tu m’attends, jeune apollon. Je le vois bien que tu m’attends. Tu es la, à la limite de l’ombre et de la (ma) lumière, et ce contraste confère une certaine beauté, une beauté certaine à ce corps de sportif, dont l’habillage laisse apparaître des bras parfaitement dessinés et aux veines apparentes. Le reste de ce corps est tout aussi bien bâti, tes vêtements le laissent deviner. La nature t’a même gratifié d’un visage au dessin parfait de statue grecque. A quoi te servira ce magnifique corps, jeune apollon, une fois ma vengeance prise, et ton honneur perdu ? Que feras-tu de ces muscles et de ce visage une fois retourné dans l’ombre de ma lumière ?
Oui, tu m’attends, mais tu ne sais pas quand je déciderai de venir à toi et de rayonner… Le pouvoir.
Après quelques secondes, il réussit à dire ce qu’il a à dire, et c’est juste merci. Ce qui me troue littéralement le cul ; bien sûr il rajoute qu’il ne faut pas que je me croie d’un coup le roi du monde, et qu’il ne va pas non plus se mettre à genoux. Ignorant. Je suis la lumière, j’ai le pouvoir. Cette pirouette verbale est insignifiante. Jeune ignorant. En ce moment tu fais bien plus que te mettre à genoux, tu ravale ta fierté, juste pour me remercier moi, l’ombre de ta lumière, bientôt lumière de ton ombre. Je commence à briller.
Mais voilà, je ne suis pas homme de pouvoir, et si j’ai entrevu l’espace d’un instant la possibilité de réduire à néant ce qui m’avait toujours donné la nausée, je ne suis pas homme de pouvoir. Pas de ce pouvoir là. Je me suis montré incapable de révéler la petite aventure de ce soir là, de balancer à la face du monde que leur si beau chef avait plié, et que c’est moi, farfadet de l’ombre, qui l’avait tiré de ce pas.
Bien au contraire, je l’ai laissé venir à moi. Régulièrement, il m’attendait après les cours quelque part sur mon chemin. Au début, c’était pour savoir pourquoi j’avais fait ça pour lui. Je ne savais pas que c’étai toi, tu pense bien que sinon…
Par la suite, il m’attendait pour en savoir un peu plus sur moi, qui avais eu ce geste si important à ses yeux. Ne vois-tu pas que je n’ai rien à raconter ? Ne vois tu pas que je suis une bulle vide, enfermée dans la cave de la maison du bonheur?
Au fil du temps, il venait parce qu’il appréciait ces moments sans fard, et petit à petit la haine laisse place au dédain, le dédain à la curiosité, la curiosité à l’intérêt, l’intérêt au copinage, le copinage à la complicité.
Petit à petit je commence à briller, mais pas à ses dépens, simplement avec lui.
Au bout de quelques temps, je me suis fait à l’idée que le type qui me connaît le mieux au monde est un mec que je déteste et que je devrais toujours mépriser. En fait, je suis ami avec un gros blaireau. Mais quand j’y réfléchis bien, je me dis que j’ai en fait une sacrée chance, personne ne sait ce qu’il y a derrière le masque de clown. Personne sauf moi. Et je me suis décidé à lui demander pourquoi.
Il me répond tout simplement qu’il ne savait pas qu’il avait un autre côté que le bouffon, puisqu’il avait toujours fait comme ça. Petit, il avait souvent changé d’école, et il a vite remarqué qu’on a plus rapidement des copains en étant un peu caïd. Je me permets de rectifier sa phrase: en étant un peu con. Du coup, il a fini par se convaincre qu’il était vraiment comme ça. Il est le premier surpris de cet autre lui. Et il conclue en disant que finalement, les autres ne méritent pas de voir ça.
Ça me fait un sacré choc. C’était une façon pudique de me dire que j’avais pris une certaine valeur pour lui. Ce qui ne m’était jamais arrivé bien entendu. Je crois que ça me fait peur.
Mais je suis un peu parano, je pense parfois que tout bien réfléchi, ça l’arrange bien. Il garde ses potes et n’a pas à prendre le risque de voir son image considérablement descendue par le fait d’être pote avec moi, qui suis bien loin d’être le plus socialement en vue.
Et puis qui me dit que tout ça n’est pas un plan pour m’achever par un gros coup de vache bien senti ? Qu’est-ce qui me prouve que le reste du temps, avec ses autres potes, il ne passe pas son temps à se foutre de moi, et à raconter des tas de vacheries sur moi ?
Quand je ne suis pas parano, je suis en colère après Geoffrey. En colère parce que, au bahut, il prend un malin plaisir à faire comme si je n’existe pas, comme avant.
Où alors je suis jaloux. Je lui en veux de ne pas me considérer assez bien pour mériter qu’il m’adresse la parole en public. Comme s’il doit à tout prix cacher qu’on est potes. Ce n’est pas comme si j’étais la copine moche qu’on cache pour que la bande nous épargne les moqueries. On est juste pote. Alors je suis jaloux.
Bref, tout un tas de réactions carrément nulles, qui me font découvrir l’importance des amis dans une vie. Bien sûr, je n’en ai jamais dit un mot à Geoffrey. On ne sait jamais, des fois que mon côté parano se vérifie exact…
Il y a effectivement un truc que je ne sais pas encore à ce moment, et que je vais découvrir un peu plus tard. Par un simple devoir de français.